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Interview du secrétaire général du CSRM

Conférence du contre-amiral de Roquefeuil sur l'avenir de la réserve (Nice - 3 nov. 2012) Conférence du contre-amiral de Roquefeuil sur l'avenir de la réserve (Nice - 3 nov. 2012) Crédit photo / Ville de Nice

Index

Le contre-amiral Antoine de Roquefeuil nous a accordé un (très) long entretien à l'occasion du lancement du site Défense citoyenne.

Amiral, vous disposez désormais d’un bureau à l’Hôtel de Brienne. Ce n’était pas le cas lors de votre prise de fonction en août 2011. Est-ce révélateur d’un regain d’intérêt pour la réserve au sein de l’institution militaire ?

Oui, je le crois effectivement. À l’été 2011 au moment de ma prise de fonction, le Contrôle général des armées avait rédigé un rapport sur la gouvernance des réserves et l’Inspection générale des armées un rapport sur la réserve citoyenne. Suite à l’exploitation de ces deux rapports, le ministre de l’époque et son directeur de cabinet ont décidé de redonner du poids à la réserve et de lui apporter une visibilité via plusieurs actions concrètes : revitalisation du CSRM avec la désignation d’un officier général jeune à sa tête, installation de son bureau à Brienne pour être plus proche du cabinet de manière à ce que ce dernier puisse percevoir toutes les améliorations et toutes les évolutions concernant la réserve.

En 2005, le CSRM avait fixé comme objectif pour 2012 une montée en puissance de la réserve opérationnelle à 94 050 volontaires. À l’heure actuelle, ses effectifs s’élèvent à 60 000 personnels répartis entre les trois armées et la Gendarmerie nationale. À quoi est dû cet écart conséquent ?

À plusieurs facteurs, mais il faut surtout se rappeler que la RGPP est apparue après 2005. La reconstruction budgétaire a montré qu’il ne fallait pas être trop ambitieux en termes de budget ou d’effectifs dans la réserve. Et même si la loi de programmation militaire de 2009 avait prévu une montée en puissance jusqu’à 80 000 hommes, dont la moitié pour la Gendarmerie, nous nous sommes très rapidement rendus compte que cela devait être accompagné d’un effort budgétaire qui n’était pas compatible avec ce dont on disposait. C’est d’autant plus vrai que, lorsque nous avons rencontré des difficultés de maîtrise du titre 2 (les rémunérations et les charges sociales) au sein du ministère, il a fallu réaliser des économies pour être plus en phase avec ce qui était prévu dans ce titre 2 et dans les dépenses annuelles. Nous avons alors récupéré de l’argent sur le budget de la réserve, ce qui a empêché d’atteindre cet objectif de 80 000 hommes.

Depuis 2008, les effectifs sont à peu près de 60 000 hommes - il y a une légère érosion mais qui n’est pas très importante –, à parts égales entre les armées et la Gendarmerie nationale. Certes, ce n’est pas autant qu’auraient aimé avoir les armées, mais ces 60 000 personnels ont été bien positionnés pour être dans les endroits les plus utiles. C’est déjà un apport considérable.

Cela ne pose donc pas de problèmes sur le plan opérationnel de ne pas être à 80 000 réservistes ?

Nous ferions bien évidemment plus de choses à 80 000. Toutefois, nous estimons que le contrat opérationnel est rempli avec 60 000 réservistes.

Le contexte budgétaire étant en ce moment très tendu, des réservistes opérationnels ne sont plus employés par leurs unités d’affectation alors même qu’ils sont toujours sous contrat ESR. Cela les pénalise dans leur avancement, mais surtout cela nuit considérablement à leur motivation. L’institution ne prend-elle pas le risque de voir des personnels expérimentés et de valeur quitter la réserve par dépit ?

Oui, il faut faire très attention et c’est un peu ce qui est écrit dans le livre blanc. Nous devons avoir un format de réservistes qui soit suffisamment crédible et réaliste, par rapport au budget qui est donné, afin que les personnels qui ont signé un ESR soient suffisamment employés pour être motivés et fidélisés. L’objectif est de proposer au minimum vingt jours par an aux réservistes. Nous sommes en train de mettre en place un plan d’action pour être vertueux dans ce domaine et pour pouvoir atteindre ce but. Nous sommes parfaitement conscients que si nous n’employons pas suffisamment les réservistes, nous ne parviendrons pas à les fidéliser.

Cela dit, même si je ne conteste pas le fait que certains réservistes effectuent moins de jours que ce qui était prévu dans leur plan prévisionnel d’activité, ce n’est pas la règle générale. Les prévisions budgétaires, que ce soit en 2012 ou 2013, étaient connues à l’avance (71,5 millions d’euros du côté des armées et aux alentours de 42 puis 36 millions pour la Gendarmerie). Elles ont été respectées sur l’année 2012 et le seront certainement en 2013, ce qui nous a permis de prévoir l’activité des réservistes. Il ne devrait donc pas y avoir de surprises, hormis quelques cas particuliers.


Les problèmes budgétaires sont parfois dus à une mauvaise utilisation des ressources financières au sein de certaines unités. Il semblerait en effet que le « copinage » conduise, de temps en temps, à l’attribution de 120 jours annuels de réserve à d’anciens militaires d’active ayant basculé dans la réserve, au détriment des « autres » réservistes. Comment faire en sorte que de telles pratiques ne puissent se reproduire ? Les unités doivent-elles rendre compte a posteriori de l’utilisation effective des fonds alloués à la réserve opérationnelle ?

Il n’y a pas de contrôle a posteriori. Je sais que le copinage existe, mais cela ne concerne que quelques cas isolés et les armées ont décidé de recentraliser la gestion pour éviter les abus. Il est vrai que d’anciens militaires sont affectés pendant 120 ou 150 jours, mais sur des missions conjoncturelles et importantes pour les armées. Certaines missions durant trois, quatre ou cinq mois ne peuvent être confiées qu’à d’anciens militaires parce qu’elles nécessitent une expérience et une connaissance militaires. Cela n’a donc rien d’anormal.
 
S’il est vrai que, lorsque l’on donne 120 ou 150 jours à quelqu’un, on prive cinq autres réservistes de vingt jours, il est indispensable de faire preuve de pondération et de songer à l’intérêt de l’institution militaire. La réserve n’est pas faite – il ne faut pas l’oublier – pour faire plaisir à des citoyens ; elle doit d’abord répondre à un besoin militaire. Même si nous devons faire en sorte que le lien armée-nation soit le plus étendu possible, la finalité de la réserve est bien de renforcer les capacités des armées et, quelquefois, faire appel à un ancien militaire n’est pas forcément une mauvaise option. Mais je ne conteste pas qu’il faille lutter contre toute tentative de copinage et aller dans le sens de l’efficacité.

Dans une interview que vous avez récemment accordée à un confrère, vous aviez évoqué une piste de réflexion sur un bénévolat partiel des réservistes opérationnels, piste qui aurait été au final abandonnée. Pour quelles raisons ?

Les réservistes opérationnels signent un contrat, semblable à un « contrat de travail ». Lorsqu’ils sont employés dans le cadre de ce contrat, ils sont rémunérés à hauteur de leur grade et de l’activité effectuée. Je crois que là-dessus il faut être parfaitement clair et la DRH du ministère de la Défense – lorsque je lui ai posé la question – m’a dit qu’il n’y a pas de raisons de déroger à cette règle. C’est clair pour tout le monde : lorsqu’il y a une convocation d’un réserviste pour une action dans le cadre de la réserve militaire, il est rémunéré.

Toutefois, il arrive que des réservistes demandent d’eux-mêmes à effectuer certaines activités très particulières (relations publiques, formation individuelle, etc.). Dans ce cadre bien précis, nous pourrions envisager un bénévolat après accord entre les deux parties. Mais cela doit rester exceptionnel, vu au cas par cas et parfaitement encadré par l’autorité militaire. Je ne veux pas que le bénévolat, qui a été présenté de façon un petit peu abusive dans des articles de presse, soit considéré comme une volonté du ministère. Il n’en est rien et je souhaite être très clair là-dessus. Certains réservistes souhaitaient aller vers cette voie parce qu’ils avaient peur de ne pas pouvoir faire suffisamment d’activités. Ces demandes m’ont été remontées par des membres du CSRM. J’ai alors questionné les services du ministère en demandant quelles étaient les pistes que l’on pouvait ouvrir dans ce domaine-là, tout en étant moi-même convaincu qu’il n’y avait pas de pistes sérieuses à ouvrir sur le bénévolat.

Il est actuellement très difficile pour un réserviste opérationnel de changer d’affectation, étant donné l’opacité des règles de mutation au sein de la réserve. À cela s’ajoute les problèmes budgétaires qui n’incitent pas à la mobilité. Existe-t-il une véritable politique RH en matière de réserve ? Par qui est-elle menée ? Les armées gèrent-elles en totale autonomie leurs réservistes ?

Nous sommes conscients des lourdeurs administratives actuelles. Une première étape a été franchie par un groupe de travail en 2009-2010, qui a conduit à un nouveau décret sur la simplification administrative. Celui-ci devrait bientôt sortir et apporter une réelle souplesse en termes de signature de contrat, de mobilité, de possibilités de mise pour emploi, etc. La situation est en train de s’améliorer.

À côté de cela, suite à ce qui a été écrit dans le livre blanc sur la nécessité d’allégement des procédures administratives, des groupes d’études ont été montés sous ma présidence et viennent de rendre leurs premières conclusions que je suis en train de transmettre au cabinet du ministre. Un suivi sera mis en place. Nous sommes tous conscients, tant pour la phase de recrutement que pour la phase d’activités, que le système est trop lourd et pénalisant pour le réserviste : il demande beaucoup de démarches et ne facilite pas le passage d’une unité à l’autre. Par exemple, ce n’est pas choquant d’imaginer qu’un réserviste avec un seul ESR puisse effectuer dix jours dans une unité et dix jours dans une autre. Nous y travaillons et cela fait partie de notre plan d’action.


Il y aurait une DRH globale ou les armées géreraient leur RH d’une manière autonome ?

Pour l’instant, il n’y a pas de remise en cause de l’existant. Le réserviste a choisi de rejoindre une armée, par conséquent il existe une direction du personnel par armée qui est chargée à la fois du recrutement et de la gestion. Cette partie purement administrative n’est pas incompatible avec un emploi hors de cette armée, en interarmées par exemple. Nous sommes en train d’assouplir les process.

Tous les sondages montrent que les réservistes lorsqu’ils font les démarches pour entrer dans la réserve le font pour intégrer une armée. On ne devient pas réserviste de la Défense et il existe un attachement fort à l’armée d’appartenance. C’est d’ailleurs une nécessité pour garantir une bonne intégration du réserviste.

De l’aveu de tous, la Gendarmerie nationale apparaît comme le bon élève en matière de réserve opérationnelle. À quoi est dû ce succès ?

Contrairement aux armées, la Gendarmerie emploie ses réservistes dans le « front office ». Ceux-ci accompagnent les unités de terrain et font le travail normal du gendarme (contrôle routier, surveillance, etc.). Les réservistes sont complétement mêlés à ce que fait le gendarme au quotidien. À l’inverse, les armées ont acquis une telle technicité dans leurs matériels et leurs équipements que la formation à dispenser aux réservistes pour être au cœur de l’opérationnel serait trop longue.

Je prends l’exemple d’un bâtiment de surface : tous les marins embarqués ont reçu une formation initiale et de spécialité qui a duré au moins six mois voire un an. Cela n’est pas compatible avec la vie d’un réserviste et il faut donc reconnaître aujourd’hui qu’à part d’anciens marins nous n’avons pas de réservistes sur les bâtiments de guerre de la Marine nationale. Les réservistes des armées sont donc plutôt employés dans le « back office » ou dans des services. C’est du soutien, du contrôle aérien, de la surveillance maritime... C’est absolument indispensable, mais peu sont en première ligne. C’est certainement pour cette raison que la Gendarmerie a une meilleure image que les armées, dans la mesure où les réservistes des armées disent qu’ils aimeraient être plus près du combat, plus près de ce que font les militaires. Malheureusement, pour des raisons de sécurité et d’efficacité opérationnelle, c’est difficile de prendre un réserviste aussi près des forces combattantes.

Combien y a-t-il actuellement de réservistes citoyens ? Quelles sont leurs principales missions ?

On compte aujourd’hui trois mille réservistes citoyens, ce qui est peu au vu des effectifs de la réserve opérationnelle. C’est pour l’instant une volonté, mais il est possible que cela change. Dans le livre blanc, il est indiqué que le développement de la réserve citoyenne doit être encouragé. Pour l’instant, l’approche est assez élitiste : on a décidé que la réserve citoyenne devait être proche des états-majors centraux et des directions dans les armées et on veut s’assurer que chaque réserviste citoyen a bien une occupation permanente.

La Gendarmerie est dans une autre approche. Elle étend son vivier de réservistes citoyens en leur présentant les thématiques sur lesquelles elle souhaite les faire travailler. Libre ensuite à ceux qui sont intéressés par telle ou telle thématique de s’investir. Ces deux approches coexistent à l’heure actuelle, mais il n’est pas impossible qu’il y ait une évolution de la réserve citoyenne afin d’adopter partout l’approche de la Gendarmerie nationale. N’oublions pas que la réserve citoyenne sert à retisser fortement le lien entre la nation et son armée. En faisant travailler les réservistes citoyens sur des thématiques qui sont proches de la résilience, de la rassurance de la population, etc., on peut considérablement en augmenter le nombre. Mais il va falloir changer l’état d’esprit, il va falloir qu’on accepte d’aller dans une autre approche et qu’on accepte finalement que chaque réserviste citoyen ne soit pas forcément rattaché à un bureau, à une personne.

Entre 2011 et 2012, 700 personnes ont rejoint la réserve citoyenne. Cependant, cette augmentation d’effectifs a surtout profité à la Gendarmerie. Nous sommes actuellement dans la rédaction d’une directive ministérielle sur la réserve citoyenne, c’est-à-dire un cadrage par le ministre de la Défense de ce que l’on doit faire en termes d’enjeux, de missions, d’effectifs, d’organisation du ministère. J’espère que cette directive ministérielle sera signée au début de l’automne pour que l’on puisse partir vers une nouvelle réserve citoyenne plus nombreuse, plus en phase avec la population, moins élitiste.

Le dernier livre blanc affirme que les forces de défense et de sécurité nationale ne pourraient être en mesure de remplir l’ensemble de leurs missions, notamment sur le territoire national ou en cas de crise, sans les réservistes. Or, le budget actuel de la réserve opérationnelle – de l’ordre de 75 millions d’euros – est inférieur à celui de 2004 (80 millions d’euros). N’y a-t-il pas une dichotomie entre l’objectif annoncé et la réalité du terrain ?

Non, il n’y a pas de dichotomie. Je vais prendre l’exemple très simple du service de santé des armées. Le SSA, c’est un peu plus de trois mille réservistes dont un tiers sert dans les hôpitaux des armées. Il faut être conscient que, sans l’apport de ces mille réservistes, des chaînes de santé s’arrêteraient. On ne pourrait pas maintenir la continuité dans les hôpitaux. C’est pareil pour la surveillance aérienne ou maritime l’été, les contrôles routiers. Je pourrais multiplier les exemples. Le passage de 80 millions d’euros à 75 millions n’est pas une baisse importante et le contrat opérationnel est tout de même rempli, notamment grâce à une optimisation considérable de l’emploi des réservistes depuis cinq ans. Les réservistes sont essentiels pour remplir le contrat opérationnel et cela a été rappelé lors de la dernière assemblée plénière du CSRM.

Depuis votre prise de fonction en août 2011, quel bilan dressez-vous sur l’état et le fonctionnement de la réserve dans notre pays ?

Je milite pour que les armées accordent plus de place à la réserve. Je crois que tout le monde a bien pris conscience de son apport. Nous avons optimisé deux points en particulier. Premièrement, la protection sociale du réserviste. Nous avons mis en place des systèmes qui permettent de couvrir les personnels sur les plans médical et financier en cas d’accident survenant au cours des périodes de réserve. Ces dispositifs ont contribué à rassurer les réservistes.

Le deuxième grand chantier que j’ai mené et qui est en train de se développer, c’est le partenariat avec l’entreprise. Nous avions besoin de formaliser et de rationaliser le système de convention mis en place avec les sociétés pour sortir d’une situation pénalisant actuellement la Défense et les réservistes. Nombre d’entre eux ne disent pas à leur n+1 ou à leur DRH qu’ils sont réservistes. Il faut absolument instaurer dans les entreprises cette transparence et cette confiance entre les réservistes et l’employeur. Cela nous permettra de fidéliser les réservistes. En effet, nous constatons aujourd’hui une forte rupture entre le moment où les réservistes sont étudiants et le moment où  ils entrent sur le marché du travail. Ils arrêtent la réserve pour de nombreuses raisons, mais aussi par crainte de ne pas être bien considéré dans l’entreprise.

Enfin, je n’oublie pas un chantier colossal qui nous attend et qui sera mon objectif prioritaire dans les mois qui viennent, c’est la communication. La réserve est à l’heure actuelle déconnectée de la société civile. Des sondages montrent que la réserve n’est pas du tout connue : 8 Français sur 10 pensent en effet qu’il n’existe pas de réserve en France. Avec le passage à la professionnalisation, les Français estiment que l’armée s’est débrouillée par elle-même et que la réserve n’est composée que d’anciens militaires. Nous avons un travail de pédagogie, de communication et de notoriété à réaliser. Il faut être très ambitieux dans ce domaine, j’ai la conviction que le cabinet du ministre et le ministre lui-même accordent beaucoup d’importance à cette réserve et nous soutiendront dans cette démarche.

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Jean-Philippe Elie

est journaliste et auteur.

Secrétaire national (Front démocrate) à la défense et à la sécurité

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