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Armes chimiques en Syrie : les conclusions du renseignement US remises en question

Arme chimique utilisée à La Ghouta (Syrie) en août 2013 Arme chimique utilisée à La Ghouta (Syrie) en août 2013 Crédit photo / Erbin News/Demotix/Corbis

« Les conclusions du renseignement américain ne peuvent pas être bonnes. » C'est la conclusion lapidaire d'un rapport publié en janvier dernier, au sujet des attaques chimiques qui se sont produites dans la banlieue de Damas en août 2013. Les auteurs, un ancien inspecteur de l'ONU et un professeur du célèbre MIT, sont formels : Washington s'est largement avancé quant à la validité de ses preuves incriminant le régime syrien.

Les plus hautes autorités américaines l'ont assuré encore et encore, tout au long de l'automne : l'attaque chimique contre la Ghouta, à l'est de Damas, le 21 août 2013, ne peut être que le fait du régime de Bachar el-Assad. Pour preuve, d'après les relevés topographiques et les photographies satellites, l'origine des tirs a pu être localisée avec précision : très certainement sur le mont Qasioun, une zone sous contrôle des militaires qui y avaient alors déployé de nombreuses batteries d'artillerie. C'est de là que l'armée aurait lancé les roquettes ayant causé la mort d'au moins 320 personnes selon le bilan français.

Cette version est pourtant contestée depuis le mois de janvier par deux spécialistes des armes chimiques. Richard Lloyd est un ancien enquêteur des Nations unies, spécialiste des armes de destruction massive, travaillant pour l'entreprise privée Tesla Laboratories. Ancien employé de Raytheon, il avait été remercié par le missilier pour ses trop nombreux doutes sur les capacités du bouclier anti-missiles américain. Theodore A. Postol est, quant à lui, professeur au très célèbre MIT, le Massachusetts Institute of Technology, où il dirige les recherches consacrées à la politique de sécurité nationale et à la technologie. Largement consultés par les médias sur la question des armes chimiques, ils ont finalement choisi de rédiger ce document, dans lequel ils sont formels : les services de renseignement américains se sont certainement trompés sur l'attaque du 21 août 2013.

Ce que les deux chercheurs expliquent, c'est qu'au vu des éléments connus des services occidentaux, l'attaque n'a pu être menée que depuis des zones contestées par la rébellion, situées dans un rayon de deux kilomètres autour des points d'impact... au lieu des sept à neuf annoncés officiellement par Washington. Ils ont fait de simples calculs, avec hypothèse haute et hypothèse basse, en fonction des armes utilisées, des données géographiques et climatologiques. Ni plus ni moins que ce qu'ont dû faire les techniciens du renseignement américain.

Mauvais souvenirs d'Irak

John Kerry, le secrétaire d'État américain, a pourtant répété à l'envi que Washington ne referait plus la même erreur. « Nos services ont prudemment vérifié et revérifié les informations concernant cette attaque. Et je vais vous dire, cela a été fait d'autant plus consciencieusement que nous avons eu l'expérience de l'Irak », a répété le patron de la diplomatie américaine dans une déclaration à la presse le 30 août 2013.

Postol et Lloyd sont pourtant catégoriques : il y a erreur. « Personne ne nous contredit », remarque d'ailleurs le second. De l'autre côté de l'Atlantique, les médias restent prudents, tant l'affirmation est grave. Plusieurs journalistes ayant traité la question s'étonnent eux-mêmes du peu de retombées de cette histoire. Au moins une chaîne de télévision majeure est pourtant encore en train d'enquêter sur le sujet.

Les auteurs, eux, persistent à dire qu'il y a mensonge. Les services de renseignement affirment avoir identifié par satellite les points d'impacts ? « C'est faux, s'insurge Richard Lloyd. Ce type de roquettes n'émet pas les flashes nécessaires à une identification par satellite ! » Leur rapport détaille tout ce que l'on sait des roquettes utilisées et des modifications qui y ont été apportées, par rapport au modèle original. Poids, longueur, vitesse, portée, état des ogives après impact... tout est passé au crible pour estimer la distance d'où elles ont été tirées.

Chez Tesla Laboratories, c'est le patron qui répond à nos questions. « Nos conclusions sont béton, assure le Dr. George Stejic. Tout le monde est capable de reproduire nos calculs. Les armes employées sont parfaitement connues. » Il a reçu plusieurs responsables et experts. Des chercheurs, des militaires, des politiques. Tous sont, selon lui, convaincus. Pourquoi des conclusions aussi différentes alors ? Cet ancien officier supérieur du corps des ingénieurs de l'armée américaine ne peut réfréner un rire. En 2003, il était en Irak pour chercher les armes de destruction massive de Saddam Hussein. « Nous n'avons rien trouvé... et les services de renseignement ont conclu le contraire. Comment ? Ça, je ne sais pas ! »

Un mensonge qui n'implique pas une culpabilité des rebelles

Le rapport en question a été largement repris par tous les adeptes de théories du complot et autres vérités secrètes qu'on nous cacherait partout, sauf sur Internet. Si le gouvernement américain a menti, c'est parce que les coupables, ce sont les rebelles ! Sur certains sites, on peut même trouver de fausses interviews de rebelles anonymes interrogés par des journalistes non identifiés et qui affirment avoir utilisé malgré eux les armes en question. Les médias russes, notamment, ont largement relayé les conclusions des deux chercheurs qui semblaient confirmer la version de Moscou.

Richard Lloyd corrige cette récupération : « Nous ne disons pas que les rebelles ont tiré, nous disons que les conclusions du gouvernement sont fausses. » Lui se dit particulièrement sceptique sur la capacité des rebelles syriens à modifier, entretenir et déployer l'armement utilisé le 21 août 2013. Ce qu'attendent les auteurs, désormais, ce sont des explications sur comment ces erreurs ont pu être commises. Pour l'instant, seuls les responsables républicains semblent disposés à les entendre. Mais pas question pour Lloyd et Postol d'être récupérés politiquement...

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Romain Mielcarek

Est un journaliste indépendant, spécialisé sur les thématiques liées à la défense et à la diplomatie. Il travaille régulièrement pour RFI, Atlantico, Slate, Défense et Sécurité Internationale et Pays Emergents. Doctorant en sciences sociales, il mène une thèse sur l'influence de l'armée française sur le récit médiatique de la guerre en Afghanistan. Membre de l'Alliance Géostratégique, il a participé à la rédaction des ouvrages "Les guerres low-cost" (Esprit du Livre / 2011) et "Stratégies dans le cyberespace" (Esprit du Livre / 2011).

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