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Entre guerre et paix, l’Ukraine à la croisée des chemins

Des hommes non identifiés ont pris le contrôle de l'hôtel de ville de Slaviansk (14 avril 2014) Des hommes non identifiés ont pris le contrôle de l'hôtel de ville de Slaviansk (14 avril 2014) Crédit photo / Yevgen Nasadyuk

Alors que Kiev dénonce depuis plusieurs semaines le « plan de Moscou » pour annexer l'Est du pays (40 000 militaires russes seraient massés tout près de la frontière selon l'Otan), plusieurs pistes de sortie de crise sont envisagées.

Lors d’un duplex télévisé organisé par l’agence de presse russe RIA Novosti, Rostislav Ichtchenko – président du Centre d'analyse et de prévision systémiques (Kiev) – a déclaré : « Les États-Unis misent manifestement sur une guerre civile en Ukraine, en poussant les autorités de Kiev à déclencher une guerre civile d'envergure, et si Kiev avait pour cela des ressources militaires suffisantes, il aurait déjà déclenché cette guerre. » Si ce scénario ne s’est pas encore vérifié sur le terrain, il n’en demeure pas moins que les violences se multiplient à l’est et que la situation est loin d’être sous contrôle.

Le 14 avril, Alexander Tourtchinov, Président par intérim de l’Ukraine, s'est dit favorable à l'organisation d'une « opération antiterroriste conjointement avec des forces d'interposition de l'ONU » dans l'Est du pays. Mais, pour l’heure, le gouvernement perd toute crédibilité à force d'annoncer des opérations de retour à l'ordre qui ne se concrétisent pas. Selon Alexandre Kava, qui dirige le centre d'analyse politique et économique de Kiev, « les déclarations du président Alexander Tourtchinov sont une imitation d'autorité. Le chaos règne dans les structures de sécurité. Les ordres de Tourtchinov sont aisément ignorés ». Et les événements qui se sont produits aujourd’hui à Slaviansk semblent lui donner raison : au moins six véhicules blindés ont été capturés par des militants pro-russes et des militaires ukrainiens auraient fait défection.

Pour l’ancien ministre des Affaires étrangères Hubert Védrine, les Occidentaux ont commis depuis deux décennies des erreurs impardonnables aux yeux de Moscou. Il en va ainsi des promesses non tenues, faites à Gorbatchev, concernant le non-élargissement de l’Otan, comme des tentatives de l’administration de George W. Bush d’élargir l’Otan (sans y parvenir). Ou, plus récemment, des Européens qui ont mis en avant de manière inconséquente l’entrée de l’Ukraine dans l’UE, alors que ni l’Europe ni l’Ukraine n’y sont prêtes !

Pour contrer l’influence occidentale, Vladimir Poutine dit ouvertement depuis 2000 ce qu'il entend créer : un vaste ensemble territorial au centre de la masse continentale eurasiatique dominé par la culture slave et la religion orthodoxe, capable de faire jeu égal avec l'Union européenne, voire l'Union économique transatlantique et la Chine qui l'inquiète beaucoup, en dépit des grandes déclarations d'amitié. Le maître du Kremlin escompte ainsi redonner un rang mondial à la Russie sans pour autant prétendre à reconstituer l'URSS dans sa plus grande extension.

Pour Rossiyskaya Gazeta, le journal officiel de la Russie, l’intervention en Crimée est d’ailleurs le signe que le pays souhaite définir « une zone de sécurité », c’est-à-dire marquer les territoires qu’il considère comme essentiels pour son intégrité, et l’Ukraine en fait partie ! Pour autant, pour Fedor Loukianov, rédacteur en chef du mensuel moscovite Russia in Global Affaires, cela ne signifie pas que le Kremlin veuille rivaliser avec les États-Unis sur l’échiquier planétaire comme avait pu le faire l’ex-URSS.

Pour preuve, selon Alexeï Pilko, directeur du Centre Eurasia, « la Russie d’aujourd’hui a besoin de gazoducs et d’oléoducs pour obtenir des devises qui lui permettent d’acheter à l’Union européenne ce qui lui est nécessaire pour vivre, non pour se divertir ». Lorsqu’on dégaine les armes, les « pipelines » se vident. Moscou n’a donc pas intérêt à faire parler la poudre en Europe de l’Est.

Fédéralisation ou décentralisation ?

Pour tenter de résoudre cette crise régionale, la plus inquiétante depuis la fin de la guerre froide, le secrétaire général de l'ONU, Ban Ki-moon, a subtilement tendu la main aux séparatistes, en ne se « disant pas opposé » à la tenue le 25 mai prochain, date de l’élection présidentielle, d'un référendum sur la fédéralisation du pays.

Pour le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, « fédéralisation » n'est pas un mot tabou : « Je suis convaincu que nous devons insister là-dessus parce que c'est une exigence des régions du Sud et de l'Est. […] Nous ne voyons pas d'autre voie pour le développement stable de l'État ukrainien que celle de fédération. »

De son côté, Kiev ne veut absolument pas en entendre parler. Pour l’ambassadeur ukrainien auprès de l’ONU à Genève, Yurii Klymenko, ce sujet n’est pas à l’ordre du jour des pourparlers à quatre (Ukraine, Russie, États-Unis et Union européenne) prévus jeudi en Suisse : « L’objectif principal du dialogue est la désescalade de la situation. L’Ukraine ne va pas discuter d’affaires internes, et c’est pour cette raison que nous n’allons pas discuter de questions relatives à la fédéralisation de l’Ukraine. Cette question n’est pas à l’agenda. »

Toutefois, à l’instar de plusieurs pays occidentaux dont la France, les autorités ukrainiennes évoquent une « décentralisation » qui permettrait d'apaiser les tensions séparatistes dans certaines régions russophones. « Nous estimons que les régions en Ukraine doivent avoir plus de liberté, et le gouvernement ukrainien est maintenant très déterminé à décentraliser, à donner plus de pouvoirs aux régions », a confirmé Yurii Klymenko. L’un des premiers gestes forts et symboliques en faveur d’un apaisement passe assurément par la reconnaissance du russe comme de l’ukrainien sur l’ensemble du territoire. Cela répondrait en partie aux revendications de nombreux habitants de l'Est russophone, désireux de disposer d'une plus grande autonomie.

Dès que les tensions diplomatiques seront retombées, le projet de rapprochement de l’Ukraine avec l’Union européenne, et dans une moindre mesure avec les États-Unis, sera sans doute relancé. Mais, quoi qu’il en soit, aux yeux de Moscou, la sécurité est perçue comme un facteur encore plus important que les avantages économiques. D’ailleurs, pour s’en convaincre, Kiev a poussé un soupir de soulagement lorsque le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, a déclaré que la Russie n’avait nullement l’intention de s’étendre au-delà des frontières orientales de l’Ukraine. Et son homologue ukrainien d’affirmer, de son côté, dans un souci d’apaisement que son pays n’avait pas pour objectif d’adhérer à l’Otan.

Pour aller plus loin : Le fédéralisme, cheval de Troie de la stratégie russe en Ukraine (Le Monde)

Crédit photo / Yevgen Nasadyuk (licence CC BY-SA 3.0)

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Olivier d'Auzon

Est juriste, consultant auprès de la Banque africaine pour le développement, de la Banque mondiale ou encore de l'Union européenne. Il a participé à la rédaction de "L'Afrique des nouvelles convoitises" (Ellipses, 2011) et est l'auteur de plusieurs ouvrages juridiques.

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