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Ukraine : Obama et les Occidentaux ont-ils déjà perdu la partie ?

Des soldats non identifiés en position devant le Parlement de Crimée (12 mars 2014) Des soldats non identifiés en position devant le Parlement de Crimée (12 mars 2014) Crédit photo / Sebastian Meyer - VOA

Une chose est sûre, selon le géo-politologue Gérard Chaliand, « l’Ukraine est un enjeu fondamental pour Vladimir Poutine. Lorsqu’il est arrivé au pouvoir à la fin des années 1990, le pays était en pleine déconfiture, avec une monnaie, le rouble, qui s’était effondrée ; il a su retourner la situation, se poser en nationaliste et restaurant auprès de sa population un sentiment de fierté. Aujourd’hui, il n’entend pas plus qu’hier reculer. Il y a eu la tentative d’Ossétie du Sud en Géorgie en 2008, où il a bien montré qu’au Caucase, c’est lui qui fait la loi ».

Dans ce contexte, le chef du Kremlin n’hésitera pas à invoquer les demandes de la population de Crimée à voir l’ordre rétabli dans ses rues, alors même qu’il n’y a pas eu de troubles notables ! Et si la crise devait persister, il pourrait facilement trouver une voix dans la partie est de l’Ukraine (largement pro-russe) pour émettre des demandes similaires. « Je ne suis pas en train d’envahir l’Ukraine, pourrait-il alors déclarer. Je ne fais que répondre aux appels d’assistance fraternelle émis par des citoyens dont la sécurité était mise en danger par des vandales et des terroristes.»

Dans cette partie d’échecs qui a commencé, Barak Obama a brandi la menace de représailles économiques, couplée à la promesse d’une aide d’un milliard de dollars destiné à l’Ukraine. Pour leur part, les dirigeants européens ont décidé le 6 mars de suspendre les négociations sur les visas avec la Russie et menacé de prendre davantage de sanctions, notamment économiques, si la situation continuait à se détériorer.

Dans le même temps, le président du Conseil européen Herman Van Rompuy a indiqué que les dirigeants s'étaient accordés sur une stratégie progressive de sanctions, en trois étapes, pour contraindre Moscou à « négocier » une sortie de crise. Enfin, l'Union européenne estime tout à fait « illégale » la décision du parlement local de Crimée visant à demander le rattachement de la péninsule ukrainienne à la Russie.

À moins d'une semaine d'un référendum d'autodétermination décrété unilatéralement par ce même parlement, Vladimir Poutine indique que cette initiative « prise par les autorités légitimes de Crimée » lui paraissait « fondée sur le droit international et visait à garantir les intérêts légitimes de la population de la péninsule ». Il a néanmoins exclu la nécessité d'une intervention militaire immédiate en Ukraine, sans pour autant y renoncer. Il a également souligné, d’un air moqueur, que si Ianoukovitch conservait pour lui tous les attributs d’un président légitime de l'Ukraine, il n’en demeurait pas moins qu’il n'avait plus aucun « futur politique » à ses yeux ! Il a enfin nié toute implication des forces russes en Crimée, parlant de « forces locales d’auto-défense ».

Une confrontation économique risquée... pour les deux camps !

Sur le plan économique, en guise de représailles, le géant public russe Gazprom a menacé Kiev d'interrompre ses exportations, si le nouveau pouvoir ukrainien ne s'acquittait pas de ses deux milliards de dollars de dette au plus vite. En outre, le Conseil de la Fédération, chambre haute du parlement russe, a annoncé travailler sur un projet de loi en réponse à l’UE.

« La promesse des pays occidentaux de bloquer les actifs russes menace en premier leur propre système financier, estime Maxime Braterski, directeur des études politiques internationales à la Haute école d’économie. N’oublions pas que le secteur privé russe a des crédits dans les banques internationales pour un montant de 1,5 billions de roubles (30 milliards d’euros) et 200 milliards de roubles (4 milliards d’euros) d’obligations. »

Jakob Mirkine, membre de l’Institut d’économie et de relations internationales de l’Académie russe des sciences, renchérit en estimant que des sanctions du Kremlin pourraient sérieusement ébranler l’économie américaine : « La Russie est le quatrième propriétaire mondial d’actifs en devises, et garde ses réserves en dollar. Si nous nous mettons à préférer à ces dollars d’autres devises, ce sera une catastrophe pour les États-Unis. Personnellement, je ne crois pas à des sanctions sérieuses, tout ceci est purement formel. »

Dans cette perspective, les experts sont plus que jamais perplexes, à l’instar de Fiona Hill, chercheur à la Brookings (un laboratoire d’idées américain spécialisé dans la recherche et la formation entre autres dans le domaine des affaires étrangères et de l’économie mondiale), qui s’interroge : « Que pouvons-nous faire ? Nous parlerons lignes rouges, nous nous agiterons. Mais sommes-nous prêts à un affrontement avec la Russie sur l'Ukraine ? Il n'y a plus rien que nous puissions faire pour l'Ukraine. » En fait, selon elle, l'Ukraine est bien plus vitale pour Poutine qu'elle ne l'est pour Obama : « Lui est prêt à utiliser la violence sans ciller pour défendre ses intérêts. Pas nous, l'asymétrie est évidente. »

L'éventualité d'une guerre avec Moscou est peu probable

Dans ce jeu de poker menteur, brandir le spectre de sanctions économiques n’est donc pas sans risques, à une époque où l’économie est assurément mondialisée et interdépendante. D’ailleurs est-il opportun de boycotter la préparation du G8 qui doit avoir lieu à Sotchi en juin prochain ? Ne serait-il pas plus judicieux d’accepter que l’avenir de l’Ukraine soit discuté et porté à l’agenda de cette réunion ? Cela permettrait, en outre, à la France de jouer un rôle significatif dans ce bras de fer où l’axe Washington-Berlin-Moscou est privilégié, même si celui-ci tend peu à peu à se fissurer. Pour preuve, la solution avancée par Angela Merkel et Barack Obama, à savoir le principe d’un groupe de contact, est pour le moment écarté par Moscou. La Russie continue également de nier toute légitimité aux nouvelles autorités ukrainiennes, issues de la révolution menée à Kiev. Celles-ci sont le fruit d'un « coup d'État », martèle Sergueï Lavrov, qui réfute par la même occasion la formulation occidentale « d'un prétendu conflit entre la Russie et l'Ukraine ».

Pour l’heure, selon l’estimation des gardes-frontières ukrainiens, le nombre de soldats russes en Crimée serait monté à 30000. Ils seraient donc deux fois plus nombreux qu'avant le début de la crise politique. « Il n’y aura pas de guerre à l’est de l’Europe. Poutine n’en aura pas besoin. Aucun Américain, aucun Français, aucun Allemand n’ira mourir pour Simféropol. Il sait enfin qu’un vrai conflit le couperait durablement du monde civilisé. Son jeu consiste donc à récupérer la Crimée grâce à un référendum qui aura l’apparence de la légalité. Et à interdire au reste de l’Ukraine terrorisée de rallier le camp occidental. Qui ira l’en empêcher ? », conclut le journaliste Bernard Lecomte sur son blog.

Sécession à l'horizon...

Le Parlement de Crimée a adopté « une déclaration d'indépendance de la république autonome de Crimée et de la ville de Simferopol » à l'égard de l'Ukraine.

De son côté, le président déchu Viktor Ianoukovitch a déclaré depuis Rostov-sur- Don en Russie : « Dès que le permettront les circonstances, je suis certain qu'il ne faudra pas attendre longtemps, je reviendrai forcément à Kiev… Je veux rappeler que je reste le président légitime de l'Ukraine, et aussi le chef des armées. »

En fait, la stratégie de Poutine est bien connue depuis 2011, date de son premier discours de politique étrangère. Il s’agit  de mettre en place son projet de partenariat euro-asiatique, comprenant outre la Russie, le Kazakhstan, la Biélorussie ainsi que l’Ukraine, cette dernière étant essentielle car elle constitue la matrice de la Russie.

Alors, comment sortir de la crise ? L’ancien ministre des Affaires étrangères, Hubert Védrine, interviewé sur Rue89, suggère notamment une Ukraine fédérale accordant une autonomie quasi totale à la Crimée, et une proclamation de neutralité de l’Ukraine entre Occident et Russie… Qui des deux principes l’emportera ? L’intangibilité des frontières ou la liberté des peuples à disposer d’eux-mêmes ?

 

 

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Olivier d'Auzon

Est juriste, consultant auprès de la Banque africaine pour le développement, de la Banque mondiale ou encore de l'Union européenne. Il a participé à la rédaction de "L'Afrique des nouvelles convoitises" (Ellipses, 2011) et est l'auteur de plusieurs ouvrages juridiques.

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