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Si le Liban tombe, Daesh sera aux portes de la France

Immeubles de Beyrouth portant les stigmates de la guerre civile Immeubles de Beyrouth portant les stigmates de la guerre civile Crédit photo / Bertil Videt


Le député libanais Nicolas Nabil, proche du Général Michel Aoun, nous a accordé une longue interview dans laquelle il expose sa vision des événements en Syrie, en Irak et au Liban.

Quelle est, à l’heure actuelle, la situation en Syrie et en Irak ?

Pour l’instant, l’avance de Daesh est plus ou moins stoppée. Il ne s’agit pas d’un arrêt total, mais depuis que les Américains ont accepté que certains comités populaires pro-chiites et pro-iraniens participent aux combats, l’État islamique n’avance quasiment plus. Toutefois, cela ne veut pas dire que ce dernier est vaincu. Au contraire, il est en train de monter en puissance sur le plan militaire, notamment grâce aux financements provenant de la vente du pétrole et du coton.

Comment peut-on expliquer cette progression fulgurante de Daesh, alors même qu’il n’existait pas il y a deux ans ?

Daesh a toujours existé. Daesh, Al Qaida ou Al Nosra, c’est la même idéologie, seuls les noms changent. C’est un Islam intégriste qui refuse la différence. Par le passé, Daesh a été aidé par certains pays européens et les États-Unis qui pensaient que ces gens-là pouvaient renverser la situation dans la région, qu’ils pouvaient en finir avec les dictatures de Saddam Hussein et de Bachar el Assad. Mais, au final, au vu de ce qu’il se passe en Syrie, je préfère mille fois Bachar el Assad.

Combien sont-ils à combattre sous la bannière de Daesh ?

Environ 70 000, en Syrie, en Irak et sur la frontière libanaise. 20 % de ces combattants sont étrangers : ils viennent du Maghreb, de Belgique, d’Allemagne, d’Égypte, du Pakistan, de France (1 500 Français sont présents)... Mais la majorité d’entre eux sont originaires des pays du Golfe. Issus pour la plupart de familles aisées, ils ont été formés idéologiquement pour devenir ce qu’ils sont actuellement.

En 2008, Condoleezza Rice avait parlé « d’anarchie positive ». Pour les Américains, il était nécessaire d’intervenir dans des pays hostiles aux États-Unis : tout changer afin de façonner un Moyen Orient selon la vision américaine. Au final, ils sont bien parvenus à déstabiliser la région, qu’il faut désormais reconstruire. Mais reconstruire comment ? Selon les confessions ? Ce serait très grave car nous serions confrontés à une guerre sans fin entre sunnites et chiites, avec des minorités – chrétiens, Druzes, Kurdes – victimes de dommages collatéraux.

Condoleezza Rice avait commencé par le Liban, mais ce n’a pas fonctionné car l’Islam libanais est très différent de celui qui est présent dans les autres pays arabes. Même si les musulmans libanais ont du pouvoir, il existe un certain équilibre entre les confessions. À l’inverse, le fait qu’il y ait une minorité alaouite au pouvoir en Syrie a facilité le déclenchement de la guerre. Daesh a été préparé militairement par les Américains quand ils sont venus en Irak. C’est un scénario identique à celui de l’Afghanistan.

Un proverbe arabe dit : « Celui qui cuisine le poison finit par l’avaler. » Les Américains et les Européens ne connaissent pas la mentalité des gens dans la région. Ils ne connaissent pas la rue. Ils sont assis derrière des bureaux et ils décident du sort du Moyen Orient. Lorsque les diplomates français se rendent au Liban, que font-ils ? Ils ne vont jamais sur le terrain. Ils ont des idées fixes. Ils sont par exemple en contact avec une ou deux personnalités politiques libanaises connues sur la scène internationale, comme Hariri. Ils ne traitent qu’avec elles au cours de mondanités très éloignées de la vie réelle.

Y compris les diplomates qui sont en poste depuis très longtemps au Liban ?

Bien évidemment. Ils ne connaissent pas la situation. Les gens de la rue ne pensent pas du tout comme les diplomates français. Ces derniers n’essaient pas de comprendre la situation sur le terrain. Les Américains font tout pour piéger les Français et les Européens, afin de les mettre à la porte du Moyen Orient. La francophonie s’est considérablement réduite au Liban, en raison de l’absence d’une diplomatie digne de ce nom.

Le gouvernement français ne comprend rien à ce qui se passe au Liban ni dans la région d’ailleurs. Les politiciens libanais ne sont pas reçus à l’Élysée. En tant que franco-libanais, cela me fait mal au cœur de voir comment la France est en train de sortir de la région.

Est-ce que le Liban est menacé par la situation en Syrie et en Irak ?

On parle beaucoup des chrétiens d’Irak et de Syrie, mais très peu des chrétiens libanais. Or, ceux-ci sont également menacés. Les deux-tiers des chrétiens syriens ont fui, les autres sont restés dans les régions contrôlées par les Alaouites. Beaucoup de maronites syriens ont rejoint le Liban. En Irak, les chrétiens étaient environ 1,5 million ; ils ne sont plus que trois cents mille éparpillés entre Bagdad et les régions alentours.

Actuellement, il n’y a pas de président au Liban parce que les chrétiens ne veulent pas d’un dirigeant faible. Nous avons besoin d’un président chrétien fort pour résister sur le terrain. Si les chrétiens quittent le pays, ce sera une catastrophe. Le Liban sans les chrétiens, ce n’est plus le Liban. Le Proche Orient sans les chrétiens, ce n’est plus le même Proche Orient. Si les chrétiens libanais sont écrasés, Daesh sera alors aux portes de la France et de l’Europe…

Est-ce que le Hezbollah peut contrer Daesh au Liban ?

Alors que les frappes aériennes occidentales ne permettent pas d’avancer d’un centimètre en Irak, le Hezbollah gagne tous les jours du terrain en Syrie. Qu’est-ce que cela veut dire ? Qu’au Liban des chrétiens et des chiites veulent se battre. S’il n’y avait pas le Hezbollah, je peux vous garantir que Daesh serait sur la Méditerranée.

La position des musulmans sunnites est plus problématique car ils ne souhaitent pas que les chiites l’emportent sur les sunnites en Syrie. C’est une communauté qui peut être favorable à Daesh.

Depuis la fin de la guerre civile au Liban, il existe encore des milices chrétiennes ?

Non, mais la volonté est toujours là. Les chrétiens libanais ont la volonté de résister. Actuellement, sur la frontière de la Bekaa, des chrétiens se battent avec le Hezbollah contre Daesh. De nombreux villages chrétiens sont situés sur la frontière. Daesh n’est qu’à quatre kilomètres. Les chrétiens sont armés par le Hezbollah, mais gardent leur entité chrétienne.

Nous nous faisons une fausse idée du Hezbollah en pensant que c’est le « parti de dieu » fanatique. C’est vrai qu’ils sont religieux, mais ils ne sont pas fanatiques. Ils acceptent la différence, ils cohabitent avec tout le monde sauf avec les sunnites. Le chrétien libanais est le tampon, le modérateur entre toutes les confessions. C’est pour cela qu’il faut aider les chrétiens libanais à reprendre leur rôle politique dans la région car cela va encourager les autres chrétiens à retourner chez eux.

Cette vision que vous avez de la place des chrétiens au Liban est-elle partagée par vos collègues parlementaires ?

Elle est partagée par les députés du Hezbollah et par presque tous les députés chrétiens qui constituent la moitié du Parlement. Malheureusement, le système politique libanais est trop compliqué depuis les accords de Taëf. Ces derniers ont porté un coup fatal au régime libanais démocratique. Le rôle du président de la République a été considérablement réduit depuis Taëf. Au lieu d’élire un président fort ayant le soutien de la population, nous avons élu des présidents faibles et dominés par les musulmans. Nous avons voulu changer ce système, mais nous n’y parvenons pas parce que l’Arabie saoudite et les pays du Golfe paient pour que le système ne change pas.

Quelle est la position d’Israël par rapport à Daesh ?

L’État hébreu, qui agit en fonction de ses intérêts, souhaite un effritement des pays arabes. L’armée syrienne n’est plus en capacité de mener une guerre extérieure et l’armée irakienne est inexistante. Israël, qui a soigné dans ses hôpitaux 2500 combattants de Daesh venant de Syrie, renseigne Daesh sur les mouvements du Hezbollah et de l’armée syrienne.

Les Israéliens commettent une grave erreur en pensant qu’ils pourront un jour anéantir l’État islamique.

Les États du Golfe doivent-ils craindre Daesh ?

Bien que ces États financent l’État islamique, ils ont le plus à perdre dans cette histoire. Car sans la Mecque, il n’y a pas de califat islamique. De fait, Daesh se retournera un jour contre les Saoudiens et les Qataris. Et cela a commencé au vu des attentats qui se sont produits récemment dans la péninsule arabique.

Quel est le rôle de la Turquie dans ce conflit régional ?

La Turquie essaie de prendre sa revanche sur les Européens suite à leur refus de l’intégrer dans l’UE. Elle s’est donc tournée vers l’Orient qui est la base de l’Empire ottoman. Les islamistes au pouvoir à Ankara sont des islamistes en cravate. Mais, sur le fond, ils sont proches de la doctrine de Daesh. Qu’ont fait les Turcs en 1915 ? Ils ont massacré les Arméniens, comme Daesh massacre aujourd’hui les chrétiens. Les Ottomans ont également affamé les chrétiens libanais en 1915 : 200 000 morts sur 500 000 chrétiens vivant au mont Liban.

Quand toute la région basculera dans le chaos, les Turcs obligeront les Européens à les accepter dans l’UE. En cas de nouveau refus, ils menaceront d’ouvrir les portes aux islamistes de Daesh.

La doctrine de Daesh s’est exportée en Libye. C’est une catastrophe pour les Occidentaux ?

Les migrants qui arrivent en Europe par bateaux sont noyautés par des combattants de Daesh. Peu importe qu’ils meurent noyés ou au combat, ils seront considérés comme des martyrs. Pour Daesh, la France doit devenir un État islamique.

Les frappes aériennes en Syrie et en Irak ont-elles servi à quelque chose ?

Non. Si vous ne possédez pas de forces terrestres, cela ne sert à rien. L’armée syrienne s’est certes retirée de Palmyre, mais elle sera capable de regagner le terrain perdu. À condition que les Turques ferment la frontière et que l’on arrête d’alimenter Daesh en armes et en argent. Enfin, il faut traiter avec les gens qui combattent Daesh au sol.

Quelles sont les relations entre le Liban et Israël ?

Tant que les Israéliens ne reconnaîtront pas aux Palestiniens le droit d’avoir un pays, les relations resteront tendues. 600 000 Palestiniens se trouvent sur notre sol. 600 000 sur quatre millions d’habitants, croyez-vous que ce soit facile à gérer ?

Lorsque les Palestiniens auront un pays, ils seront moins fanatiques et plus tolérants. Quelqu’un qui vit dans un camp n’a rien, ni espoir ni futur. C’est donc facile de lui laver le cerveau et de faire de lui un terroriste. On ne naît pas terroriste, on le devient. La religion prospère sur la pauvreté. Quand on n’a plus rien, on demande l’appui de Dieu…

Crédit photo / Bertil Videt (licence CC BY-SA 3.0)

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Jean-Philippe Elie

est journaliste et auteur.

Secrétaire national (Front démocrate) à la défense et à la sécurité

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